Charles Pennequin et Armée Noire

Sa Rome

30/12/2014 - 13:18

Lorsque j’ai vu pour la première fois Cristobal Brigeant, il m’a parlé tout de suite de Sa Rome, cette ville de Rome, Rome dont il parlait sans cesse dans ses poèmes, cette Rome qui l’obsédait, cette Rome qu’il avait tout le temps dans la tête, quand j’avais lu ses poèmes sur Rome, je n’avais pas la sensation qu’il aimait Rome, alors que là, en m’en parlant, il avait l’air de vraiment aimer Rome ! il disait sans cesse: Rome! Rome! Rome!, ah Rome ! ah ! comme Rome est vraiment une ville magnifique ! il y en a d’autres, bien sûr ! je savais d’ailleurs qu’il allait me sortir un chapelet de villes, toutes plus belles les unes que les autres, et là je me disais qu’en fait c’était un collectionneur de villes, comme on collectionne les femmes, lui il accumule d’autres conquêtes, et ce sont les villes, mais sa femme préférée c’était Rome, ah ! oui tout de même, Rome ! disait-il, elle est incomparable ! pourtant, quand je le lisais, quand je lisais ses poèmes de Brigeant, car à plusieurs reprises j’ai lu ses poèmes sur Sa Rome, sur Sa ville à lui et à nul autre, lorsque j’ai donc lu et relu ses poèmes à Cristobal Brigeant, je n’avais vraiment pas la sensation qu’il aimait cette ville, je lisais Rome, ses poèmes sur Rome, sur Sa Rome, et j’avais l’impression de lire le mot Noir, ou le mot Douve, ou le mot Tunnel, voire Terrier, ou Trou-profond, car quand je lisais ses poèmes sur Rome, j’avais vraiment  l’impression d’être un rat ou une taupe et de voyager dans de la suie, d’être recouvert de matière noirâtre, de ne plus pouvoir avancer dans les artères de la ville, que la ville était devenue une sorte de goulot, quelque chose qui nous étrangle à la simple vue du mot Rome, et dans ses poèmes, on ne faisait pas que voir, on y était dans Rome, comme immergés, on s’y étouffait littéralement, on suffoquait à la vue de ces paysages citadins tous plus glauques les uns que les autres, il n’y avait d’ailleurs pas à proprement parler de paysage, c’était surtout des impressions, des sensations de pertes, d’oublis, comme si les mots recouvraient quelque chose de sombre et d’indicible, comme si en fait la ville était un égout ! mais que cet égout n’était fait que de paroles, et que cette parole charriait à elle seule tout le désarroi de son auteur à vivre dans cette ville ! de ce fait, quand j’ai rencontré l’auteur de ces poèmes, je m’imaginais quelqu’un au bord du suicide, avec la corde au cou pour se prendre et qui vous ouvre la porte et vous reçoit l’air totalement dépité, alors qu’il n’en était rien, c’était un homme très affable et charmant, souriant et un brin séducteur même, un homme du monde qui parlait de Rome comme s’il tutoyait chacun de ses habitants, il pouvait vous décrire toutes les peintures de Rome, tous les bâtiments de Rome, il avait un don pour vous parler des jardins et des plantes qui y poussaient à Rome et rien qu’à Rome, il n’avait pas son pareil pour vous compter l’histoire de cette ville de Rome, et là on ne voyageait pas dans ses traumatismes bien au contraire, on naviguait avec allégresse sur ses paroles savantes, on voguait plaisamment sur son érudition intellectuelle véritablement incomparable, il fallait l’entendre parler de Rome ! c’était à bondir de joie et non à frémir de terreur ! je n’avais jamais vu quelqu’un me parler de la sorte d’une ville, il faut une sacrée dose de sociabilité et de culture pour parler ainsi de Rome ! la grande ! la belle ! la magnifique Rome ! disait-il, il en avait plein la bouche de Sa Rome, alors que dans tous ses poèmes, c’était l’aveu de la solitude totale et de l’ignorance la plus crasse qui habitait toutes les âmes de cette ville, c’était la désolation absolue, et j’en étais déçu du coup, car malgré ma joie de l’entendre ainsi parler de Sa Rome, je ne pouvais éteindre ces pensées qui m’avaient accompagnées lors des intensives lectures de ses poèmes, et je me suis donc ouvert à lui, timidement, m’étonnant tout de même que dans ses poèmes je n’y voyais pas vraiment de correspondance avec ce qu’il m’avançait à l’instant même, qu’il me semblait que Rome, d’après ses descriptions, certes poétiques, était également habitée d’une force noire, de quelque chose qui nous empêche de reprendre le souffle, qui nous étreint et ne nous lâche plus, qu’en lisant ces poèmes qu’il avait écrit sur Rome, j’avais la sensation de vivre dans mon estomac,  de descendre dans mes propres artères, de croiser tous mes fécalums et ne plus jamais espérer revoir la lumière, ne plus pouvoir reprendre ma respiration un jour, et c’est alors qu’il m’a déclaré qu’en effet, il était très déprimé à cette époque-là, quand il vivait à Rome, il était très mal, il vivait un cauchemar à chaque instant de sa vie, il était lui-même devenu son propre cauchemar, il ne pouvait tenir debout tellement il était dépressif quand il était à Rome, il était malade comme un chien dans Rome, prêt à tout lâcher et à crever dans les plus petites ruelles de cette ville,  il ne souhaitait qu’une chose c’était de mourir sur place, de ne plus pouvoir bouger et se laisser aller, se fondre dans la foule de Rome et rompre les amarres avec sa vie, sa vie de poète, d’artiste renommé, sa vie sociale pleine de problèmes, problèmes dus à sa reconnaissance, à sa vie compliquée avec la politique, avec les femmes, avec ses collègues de l’université, avec ses élèves, avec ses parents, avec le milieu de la poésie,  de l’art, alors j’ai compris que Rome était finalement inatteignable, c’est pour ça qu’il la révérait, Rome était trop belle pour lui, en fait Rome lui menait la vie impossible, Rome était trop arrogante et lui devait se contenter de sa vie rangée de professeur d’université, de poète invité en résidence à Rome, il devait se contenter des éloges qu’on lui faisait mais ça n’allait pas, ça ne suffisait pas, il ne pouvait se contenter de sa vie de père et de poète, de mari et d’amant, de théoricien et d’homme politique, ce qu’il voulait au fond du fond, c’était de disparaître dans Rome, lâcher toutes ses obligations et ne plus vivre que pour Rome, ce qu’il désirait au plus profond de lui-même, c’était se fondre littéralement dans Rome, ne plus exister que pour cette ville, Rome, n’être plus qu’à Sa Rome, Sa Rome à lui et c’est tout ! point final ! c’est de ça dont parlait ses poèmes et qu’il taisait au fond de lui, Cristobal Brigeant, lorsqu’il parlait à un quelconque interlocuteur de Sa Rome.

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