Charles Pennequin et Armée Noire

edith azam

MAIS… REVENEZ DONC AU MEURTRE.

04/10/2011 - 11:35


Edith Azam

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 - Mais…revenez donc au meurtre : Parlez-moi de votre père.

- Le meurtre. Je ne l’ai pas fait proprement. Un brouillon. Mon père fût mon premier brouillon. Je l’ai décanillé plusieurs fois avant de le foutre à la flotte. Vous savez, un père, je n’ai jamais bien su ce mot-là. C’est agaçant les mots lorsqu’ils nous cognent et qu’on ne comprend pas. C’est terrible ne rien comprendre : ça fait des sensations zéro. J’ai horreur de ça vous savez, de ne rien vivre dans un mot. Le langage, lorsqu’il est coupé, je pense qu’il vaut mieux l’abattre, faire table rase dessus, limer toutes les excroissances et fourrager le socle qui reste. Il faut que les mots, signifient quelques choses, il faut que parler, ça nous remonte au moins les tripes, si parler nous crée des hémorroïdes, ça ne peut pas tenir, si on se vide du cul, si on se vide entier par le petit trou de merde, ça devient intolérable la vie. Et moi, père, ça n’a jamais rien signifier, ça me faisait paquet de crottes : invivable, croustifier, un étron qui m’empuait trop. Ça pue chez moi de dire père, ça pue autant que dire merde. Alors vous voyez, cet homme qui ne me disait rien, qui me faisait un mot en trop au point d’alourdir, et de façon nauséabonde, tout mon vocabulaire, cet homme-là oui, c’est le premier : il m’a fait devenir meurtrier. Vous savez, vous n’avez pas à avoir peur, il n’y a aucune crainte à avoir, je ne ferai pas de mal à une mouche, oh non, croyez-moi, il n’y a aucune raison pour que je m’en prenne à vous. Regardez, je me trouve bien là, le langage, je vous parle et ça me parle aussi, les mots que j’emploie, je les comprends tout mes maux ici. Et croyez-moi, ce n’est pas si terrible, ça s’arrange une langue, ça peut passer partout, ça se glisse et la mienne est ici, propre, complexe mais propre : elle sonne bien, vous voyez, ici. Pour le père, vous voulez que je vous en parle encore sans doute, pour le père, c’était affreux cette indifférence que ça me fichait dans le ventre. C’est toujours affreux l’indifférence, et puis du reste, je n’y crois pas. Nous avons tous tant d’autres choses à faire alors… Alors l’indifférence, qu’on m’inflige cela, non c’est intolérable, je ne mérite pas ça, personne. Lui ? Lui oui, sans doute mon prénom lui disait quelque chose. Je me souviens, et j’étais si surprise oui, je me souviens qu’il m’appelait, qu’il me donnait même un surnom, mais cette voix… Sa voix, m’était…Tout sonnait faux voilà. Il fallait bien que ça s’arrête, il faut bien leur couper la sifflette, quand ça sonne aussi faux, les gens, ce qu’ils racontent. Moi ? Oui je m’y suis pris à plusieurs reprises. Je crois, pour les premières tentatives, il n’a rien remarqué. Sans doute pensait-il que j’étais maladroit ou légèrement débile. Je ne suis pas débile vous savez. Je comprends tout à fait ce que je fais, et désire faire. Je comprends tout à fait pourquoi je vous parle aujourd’hui. Oh c’est sans intérêt, je ne sais, mais… Mais je ne pouvais pas accepter ça non plus, qu’il me pense stupide, ou malhabile. Je me souviens, cette première fois, c’était dans le jardin, il ratissait pour planter les carottes, et moi, j’ai pris la pelle, la hache et la masse n’étaient pas dans l’établi, il les avaient prêtées : à voisin-voisine. Qu’importe de toute façon. J’ai pris la pelle alors oui, et puis, j’ai voulu taper très fort sur ça tête. PAF, qu’il se plante dans les carottes ! Et PAF, qu’on en parle plus du père, qu’on cesse de me dire, demande lui, à ton père, si tu n’es pas content, t’as qu’à le dire : à ton père, ou encore, ton père, tu vas voir, il va te dire deux mots, ça va barder crois-moi. Mais qu’est-ce que je m’en cogne moi de tout ça, je lui dois rien vous comprenez à cet homme, ma dette : c’est d’abord pour moi. C’est d’abord moi que je me paie. Et lui-là, tout le monde avec sa menace, de ce que le père il va dire, qu’il va me tailler le beefsteak : mais j’en avais cure à faire, je viens de dire que je m’en cogne, et je l’ai foutu à la baille. Hop ! Ni une ! Ni deux !


Vous comprenez la flotte, le plonger dans la flotte, faire bouillir son crâne j’ai pensé, j’ai pensé que ça ne pouvait pas être un mal. Entendez-moi bien, je ne dis pas par là que je m’attendais à autre chose, bon sang, non, sa gueule cramoisie, toutes les peaux qui se sont boursouflées, bien sûr que je m’y attendais. Mais c’était là le seul remède, le seul moyen pour moi d’entendre un peu ce que ça pouvait dire la voix d’un père. La voix de ce père-là oui, il faut que je précise. La voix de ce père qu’on m’a fait, avec des injonctions tout autour qu’il ne disait sans doute pas, lui, peut-être, mais qu’il me rappelait tout de même : dans ces silences. Alors, vous voyez, avec sa peau déconfiture au moins, je la voyais entière sa lâcheté, sa misère. Parce que la voix d’un père, ça ne s’entend jamais, ça ne se parle pas le langage du père : c’est une langue morte. Des paroles qui fixent la loi qu’on dit, mais qui n’inventent rien, qui ressassent et répètent le bon ordre social. Et pas la peine de vous le dire, mais l’ordre social moi, il faut le battre à froid, il faut bien regarder en face que de l’ordre social : y en a pas. Y a des ordres, on dit c’est au père les ordres, il a la bonne place à table et le meilleur morceau de viande. Moi, ça, ça j’en ai eu assez vous savez, moi aussi, pas que lui, moi aussi je suis cannibale. Et pour me faire marcher au pas c’est pas moi qu’on rouzigue. Le père, c’est bien ça, ça veut tous les bouffer ses femmes ses enfants, et moi, c’est bien compréhensible, moi j’ai voulu sauver ma peau. Alors le père, pfff ! toute la tête dans marmite, tête de veau et pieds de porcs !

- Et vous avez ressenti quoi ?

- Rien. On ressent absolument rien lorsque c’est la cinquième fois qu’on s’y attelle, à la chose. Vous voyez, la première fois, celle du coup de pelle pour qu’il se carotte total la binette, la première fois oui, j’ai eu peur. J’ai dû trembler sans doute, et il a dû entendre. La peur, ça les cogne fort les os. Je m’en suis bien voulu de tout ça, d’avoir loupé. Après, les autres fois, j’étais beaucoup plus solide oui, mais cependant… Oh, je ne sais, ce qu’il y a c’est certain, le père, c’était un brouillon.

 

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Salle d’attente. Dans la tête c’est toujours pareil, plusieurs voix s’enchevêtrent, se tissent l’une à l’autre. Et alors, ça t’énerve ? Non, je me dis juste que parfois j’aimerais saisir une parole. Pour quoi faire. Rien, avoir le sentiment d’exister peut-être. Tu crois vraiment qu’il n’y a que le langage ? Disons que je n’ai rien trouvé de mieux pour donner sens à mon silence : il ne cesse jamais. Mais tu es toujours entrain de parler, n’importe où, avec n’importe qui, même là, on pourrait croire que tu tais, et ben non : tu causes encore ! J’essaie de penser, c’est tout.

 

+

 

 
 - Revenez, revenez…

- La mère ?

- Oui, la mère, revenez donc au meurtre.

- En fin de compte cela s’explique encore dès qu’on songe au langage. La mère bien sûr, et je disais Maman avec beaucoup d’amour. D’ailleurs, je dis toujours Maman lorsque j’y pense, et j’y pense souvent : Sans doute chaque jour même. Bref, la mère, certain qu’il me fallait son langage. Apprendre dans ses paroles à découvrir les miennes. Pourtant oui, comme je viens de vous le dire, la mère : tout premier meurtre envisageable : trop horrible la relation, c’est à n’y rien comprendre. C’est fait de sussions anthropophages : dur à avaler l’amour comme ça, à la tétine. Oh, vous allez me comprendre aucun doute, parce que tout de même, la tétouille, hein, le sein généreux qu’elle tendait puis qu’un beau jour, hop ! Fini ! La mère généreuse elle décide que TER-MI-NÉ, c’est plus pour moi c’est plus l’heure ! Non mais ça veut dire quoi tout ça ? et la bouillie de viande-merde qu’il m’a fallu alors bouffer parce que la mère, elle décide pour moi que c’est STOP, que je dois manger d’autres choses, que c’est plus sûr pour : mon développement. Mais je l’emmerde moi, mon développement, j’ai pas besoin de lui pour le faire ! C’est du verbiage ça, c’est du foireux ! Tout ça à la vérité, c’est parce que la mère elle en a assez, elle veut se faire putain mais n’ose pas le dire, la mère, qu’elle veut que le père il revienne, le sentir fort contre peau, que c’est la femme qu’elle veut être. Et moi, hein ? Moi je la voulais ma tétine ! La viande-hachée-compote ? Ça m’a sectionné du cordon. Et moi ? Me suis bien appliqué à la vomir, sa compote, et dans son cou, et sur ses bras, bien sûr que je m’appliquais à me vider sur elle. Fallait bien l’écoeurer le père, avec mon odeur de moufflet, et que la mère elle braillait, elle braillait comme une ânesse parce qu’il ne voulait plus la prendre le père, lui, certain que mon odeur de couche-merde, il en avait horreur, le père. Et elle, elle chialait, elle n’arrêtait pas, et tout autour : personne ne voulait la prendre, à pleine bouche oui, lui donner la salive, la muqueuse. Alors fatal, elle est revenue vers moi du coup Maman, pour le maintien du corps à corps. Pour se savoir en vie, c’est vers moi qu’elle a tendu à nouveau ses tétines. Oh les jolis tétons ! Et moi je pastouillais, je mordais fort de ma gencive, molletenais sa poitrine, m’y agrippais  de toutes mes mains, et je la sentais fort ainsi ma mère, avec tout le parfum de sa peau mêlait à mon lait caillé. Et puis voilà, la ritournelle recommençait, elle en avait assez, j’étais trop grand qu’elle disait, à presque-bientôt trois ans, c’était son expression ça, a presque-bientôt. Bref, à trois ans, faut plus être aussi goulu-la-mamelle. Et moi bien sûr, j’en avais honte, ça m’a fait naître de la honte tout ça, la honte de l’aimer beaucoup trop Maman, au point de lui manger les seins sans cesse. Et croyez-moi, c’est invivable ça : d’être honteux de tout un amour maternel. Mais je me suis mordue la langue oui, et je l’ai ravalée, ma honte ! Donc à presque-bientôt trois ans, j’ai vu le premier meurtre envisageable. Mais… je l’aimais vous comprenez, je l’aime tant Maman… Alors j’ai attendu, j’ai ruminé longtemps, c’était trop de douleur pour moi de m’en défaire et puis bien sûr : inévitable. Il m’a fallu être patient vous savez. A cause de l’odeur de sa peau je crois bien, de cette odeur de lait dont elle n’a jamais pu se défaire : même avec du parfum, jamais, jamais elle n’a pu me mentir sur son odeur de lait. Même dans ses salades et ses plats mijotés, moi, c’est son calcium que j’avalais. Alors oui, j’ai attendu le dernier moment, qu’elle soit assez vieille. Et puis un jour, il s’est imposé : le geste. J’ai su qu’il me fallait agir : Pour lui rendre service oui. Parce que le regard qu’elle avait lorsqu’elle me regardait, c’était tellement triste. On aurait presque dit qu’elle savait pour les autres, qu’elle attendait son tour, le demandé : j’ai cédé. Je n’en pouvais plus vous savez de voir ses yeux si tristes… Pauvre Maman, pauvres tétines ! Ca m’a fait de la peine, beaucoup de peine le jour ou j’ai compris ce qu’elle attendait de moi. Aussi, aussi ai-je été lâche, je n’ai pas pu le regarder ce meurtre, en face. Je savais juste qu’il se passait  à quelques mètres de moi, mais voir sa mort en face à Maman, non ça : je ne pouvais pas. Faites excuse je pleure, je m’attendris, c’est si triste tout ça. Et puis, sans doute l’éducation : ça se pleure une mère, c’est si violent. Vous ne trouvez pas ? Que c’est affreusement triste oui, et violent.

- Revenez, revenez, ne vous égarez pas.

- J’ai été lâche donc. Mais la colère, toute cette colère qui me tétait tout mon amour, c’était abominable. Alors je me suis vengé, c’est bien normal d’ailleurs. Elle m’avait privée de lait, de son bon lait, à mon tour, j’allais l’affamer. CRIC CRAC, enfermée dans le grenier, sous les combles, hop ! Sans eau sans pain, juste la canicule pour lui dessécher tout ce corps qu’elle ne voulait plus me livrer ! Et toc ! Elle était, je vous l’ai dit que j’avais patienté, elle était presque vieille, déjà ratatinée de dix bons centimètres : ça devient vite sec quand c’est parti comme ça. Elle n’a pas du souffrir non, c’était moi, en bas dans la cuisine, qui tournait comme un fou en buvant le lait de voisin-voisine. Et qu’il était pas bon ce lait, l’avait pas l’odeur de Maman. Et je tournais, me rongeais tous les sangs. Je pensais, j’espérais qu’elle m’appellerait, qu’elle voudrait que je la sauve et me dirait de revenir tout contre sa poitrine : boire à grande goulées son sang blanc, sang épais. Mais elle n’a rien dit, rien. Sûr que ça m’a gonflé la colère, et que quand j’ai entendu plok, lorsqu’elle s’est fichue par terre, je suis montée la voir et, comme prévu, elle était dans les fraises, évanouie sur le plancher. J’aurais pu, à ce moment-là, la ranimer encore, la prendre dans mes bras, la faire manger puis boire : je n’ai rien fait. La colère vous savez, ça m’extermine tout, ça me fait tourner le lait comme on dit. Alors carpette ! J’a l’ai laissée carpette avec sa petite respiration que j’ai écoutée quelques temps : jusqu’à ce que marre, jusqu’à ce qu’elle ne se ressemble plus en rien, Maman. Et ça va vite, croyez-moi, ça va vite la crève et le moisi lorsqu’on réduit son souffle en poussière et qu’on sait plus pousser un cri. L’amour, ça pourrit très très vite : maternel y compris, c’est évident. Vous avez du mal à me croire sans doute, pourtant, je vous l’assure, avec son souffle rachitique, soudain son cou, ses bras, sa poitrine, en dix minutes c’est devenu sévère. Austère, lugubre : une vraie tombe. C’était à beurker penser téter chiffon pareil. Plus rien de laiteux qu’il y avait, plus rien de tendresse, et c’était moche à voir comment lorsqu’on ne se bat plus pour les tripes, pour tout l’amour qu’on y fout dedans, comment se vieillit le squelette : Moins de dix minutes parole ! Montre en main ! Alors moi, moi j’ai regardé ce sac-à-mère se réduire, cela m’a tellement écoeuré que oui, je l’ai poussée du bout du pied, la merde, pour la cacher sous le lit parce que c’était trop dégueulasse cette savate sur mon plancher. Je l’ai poussée mourante, puis je suis redescendu tranquille : c’était plus ma Maman déjà, et n’avais rien à regretter.

 

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EDITH AZAM.

 

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17/04/2009 - 15:10

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