Charles Pennequin et Armée Noire

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LE MONDE UN TAS DE VIANDE

LE MONDE UN TAS DE VIANDE

Rester avec les bêtes

11/09/2009 - 12:41


Retourner, vivre avec les bêtes, je retourne avec les bêtes, les bêtes elles n’ont rien à voir avec ce qui plisse, ce qui sue derrière les mots propres, les bêtes elles ne disent pas deux dents se cachent dans la nuit, elle s’en moquent de la nuit qui suinte des dents, elles s’en moquent de l’horizon ce grand ventre dentelé, coupe-leur une patte elles n’en perdront pas pour autant un morceau de pays, moi je retourne au pays des trois pattes, je retourne au pays des bêtes qui titubent en traçant leur droite, moi sur mes trois pattes je suis bien, je suis bien avec mes bêtes, personne ne connaît vraiment bien la campagne, les gens trouvent ça bête ou alors il trouvent ça bien, mais personne ne connaît vraiment la campagne en profondeur, sinon il n’y aurait pas tous ces plis, toutes ces lignes qui parlent entre les lignes, tous ces « dedans » qui se dentèlent, la campagne n’a rien à voir avec tout ça.

C’est pas la peine de venir me chercher quand je serai avec les bêtes. C’est pas la peine de m’envoyer vos fêtes épuisantes, je suis trop bête c’est pas la peine, moi je vous dis à toutes et à tous « salut les amis », je vous dit « allez, salut, je m’en vais », je vous assure que plus jamais au grand jamais vous ne me reverrez.

La campagne n’a rien à voir avec le camping. C’est pas à la campagne qu’on fait du naturisme, qu’on va dans les clubs échangistes. De toute façon à la campagne tout le monde est à poil, bave et titube et on s’en moque. À la campagne on ne va pas pleurer parce que le voisin fait un peu trop de bruit ou parce qu’il ne vous voit pas. On dort tous ensemble au milieu des mites, on forme une sorte de cocon laineux et purulent et si l’un d’entre nous se lève un peu pour voir un peu plus loin, vers la ville par exemple, la ville qu’il imagine avec ses vieux immeubles défoncés et ses jeunes qui se droguent, et bien on le laisse faire. Dans ce tas nauséabond, grisâtre et défoncé on le laisse faire, on le regarde s’éloigner vers la ville qu’il imagine, de toute façon on n’a plus d’épaules à hausser, on n’a plus de sourcils.

C’est pas la peine de venir me voir à la campagne, c’est pas la peine de ramener vos fronts plissés et alertes et surtout, ne ramenez pas vos jeunes plein de vie. La campagne se moque bien de la jeunesse et de son énergie débordante, ici on fait du crochet mesdames messieurs, ici on crochette les fils de mites à l’infini, ici on s’enfile des humeurs fumeuses de la ville et de celui qui, un peu plus intelligent que nous, se permet de l’imaginer.   

Il n’est pas utile de venir me chercher quand je serai avec les bêtes. Je serai momifiée depuis bien longtemps, enfilée informe sur un tas de pattes et de feuilles et il n’y aura rien à récupérer. Les gens s’imaginent qu’à la campagne tout se recycle, bêtement ou intelligemment, là encore c’est une idée fausse, c’est bien une idée des gens de la ville, à la campagne il n’y a rien à espérer, ni de la pourriture, ni de l’écrasement.

C’est bien la dernière fois, c’est l’occasion ultime d’entendre une dernière fois le je qui bat comme une petit oiseau en cage, comme un petit oiseau des villes qui appelle ses petits compagnons d’infortune, ce petit chant d’où s’échappe parfois quelques gros mots et quelques incitations, maintenant je vous laisse et inutile de venir me chercher, même si je ne suis pas encore tout à fait partie, inutile et vous pouvez brûler, tout brûler de ce qui un jour a filé entre nous.    

 

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